Humanisme pur

Quelle éthique ? L'eudémonisme social

Pour le commun des mortels, l'éthique est un ensemble de règles, de principes, permettant d'établir ce qui est bien et ce qui est mal, ce que l'on doit faire ou ne pas faire. Cette définition ne me conviens pas, car je ne souhaite pas souscrire à ce type de jugement « moraliste ». Je la réserverais donc à la « morale », et définirai l'éthique comme un ensemble de principes permettant d'effectuer ses choix conscients.
Ainsi, l'éthique est un moyen de donner un sens à sa vie ! Ce n'est pas toujours évident de prendre des décisions, non seulement pour des questions techniques : « qu'est-ce qui sera le plus efficace? » mais aussi... éthiques : « pour quoi serais-je être efficace ? », « de quelle façon me comporter, dans l'absolu ? » Bien souvent, la question ne se pose pas, (en particulier pour ceux qui ne se posent pas trop de questions philosophiques) : nous nous bornons à chercher à satisfaire nos désirs. Mais nos désirs nous sont-ils toujours tellement évidents ? Qu'est-ce qui les détermine ? Ne sont-ils pas bigrement contingents ? N'ai-je pas la liberté de les rendre différents ? La question éthique se situe donc en amont de mes désirs. Elle est fondatrice d'un « désir éthique ».

La notion d'éthique nous renvoie généralement à des règles comportementales, concernant des droit ou des devoirs : « peut-on » pratiquer l'avortement ? le clonage ? Etc. La plupart des religions s'accompagnent de règles éthiques : les cinq piliers de l'islam, les dix commandements chrétiens, les cinq préceptes bouddhistes, les 613 mitzvot juives...
Mais même si elle domine la culture humaine actuelle, il ne s'agit là que d'une forme d'éthique particulière appelée « déontologique » (du grec « deon »: ce qui convient (de faire ou de ne pas faire)). Une telle éthique détermine des comportements précis (sous la forme d'interdictions ou d'obligations).

On oppose généralement aux éthiques déontologiques les éthiques téléologiques (du grec « teleos »: finalité, but). Ces dernières ne prescrivent pas des comportements précis, mais seulement des buts. Prenons un exemple simple.
Éthique déontologique: ne pas tuer (c'est le premier précepte bouddhiste, voisin du sixième commandement chrétien).
Éthique téléologique: préserver un maximum de vies.
Contrairement à ce que l'on pourrait naïvement penser, ces deux principes éthiques sont incompatibles.
Supposons par exemple, qu'un sniper soit en train de tirer à la mitraillette dans une foule, et que la seule possibilité qui s'offre concrètement à moi pour arrêter le carnage soit de le tuer (il est à la portée de mon fusil). Il est évident que dans le premier cas (éthique déontologique), je ne « peux » pas le tuer, tandis que dans le second, non seulement j'en ai le droit, mais c'est même ce que mon éthique de préservation d'un maximum de vie m'impose...

Un autre exemple célèbre d'une telle incompatibilité concerne le quatrième précepte bouddhiste: ne pas mentir.
Un homme est poursuivi par des malfrats qui veulent le tuer. Je le vois d'abord passer devant moi puis se planquer dans un placard, puis arrivent les malfrats, qui me demandent par où il est allé...
Si j'applique le quatrième précepte bouddhiste, je dois indiquer précisément où il est allé, le condamnant ainsi à mort.
Cet option déontologique est défendue par Kant, « déontologiste » radical (dans sa célèbre controverse avec Constant)!

Je vois aux éthiques téléologiques au moins trois avantages.
Un plus grand respect de l'intelligence humaine et de la liberté intérieure. Elles interviennent, en effet, à un niveau plus profond du processus décisionnel. Il ne s'agit pas de suivre ou d'éviter aveuglement tel ou tel comportement, mais d'établir notre comportement à partir d'objectifs plus ou moins lointains. Un objectif peut faire l'objet d'un désir. Or, je pense que le désir est important pour notre motivation. Ces éthiques seraient donc, de ce fait, mieux suivies, et donc, plus efficaces.
Par ailleurs, elles sont plus puissantes et efficaces en ce que la spécification d'un objectif (s'il est suffisamment général) permet de résoudre plus de cas que la spécification d'un comportement. Il n'est pas nécessaire d'aligner et de mémoriser un grand nombre de règles pour couvrir un grand nombre d'éventualités. Pas d'inflation législative.

D'un point de vue académique, les éthiques téléologiques sont assez rares.
Un exemple célèbre, évoqué par Réverose dans « réactions à la présentation de l'économie amopienne » est l'utilitarisme. Cette appellation ne me semble pas très heureuse. En effet, on peut être utile à plein de choses ; or, il s'agit ici de se donner pour objectif, le plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible.
Le terme de bonheur est pris ici dans un sens assez général, pouvant se limiter au plaisir. Or, il me semble judicieux de distinguer le plaisir du bonheur : on peut souffrir et être heureux, prendre du plaisir sans éprouver de joie,voire en étant moralement malheureux.
Dans l'utilitarisme « primitif », promu par Bentham, le bonheur se résume plus ou moins au plaisir. Je parlerais alors d'hédonisme social (de grec hedon: plaisir). Sous une forme plus élaborée (telle que promue par Stuart Mill, par exemple), il est vraiment question de bonheur. Je parlerais alors d'eudémonisme social (du grec « eudemon » bonheur).

Un autre exemple d'éthique téléologique, est l'hédonisme égoïste: travailler à son plus grand plaisir (sans s'occuper des autres).
Dire que l'égoïsme c'est « pas bien » et que faire le bonheur d'autrui, c'est « bien », « noble », « admirable » etc. relève également d'une éthique particulière, déontologique celle-là... que je qualifierais d'altruiste (du latin « alter » : l'autre, s'opposant à soi : « ego »).
Vous voyez donc, grâce à ces deux derniers exemples, que nous sommes tous, de fait, à un moment donné, dans une certaine éthique, même sans culture philosophique particulière.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser éthiques déontologiques et téléologiques ne s'opposent pas forcément : une prescription comportementale peut être vue comme un moyen de parvenir à une fin donnée...
C'est typique avec les religions.
Dans les religions proche-orientales (judaïsme, christianisme, islam, bahaïsme...) Les prescriptions émanent de Dieu, lequel peut récompenser leur observance ou punir leur irrespect (en particulier grâce à l'acceptation au paradis ou le rejet en enfer). Auquel cas, l'éthique du croyant est en réalité un hédonisme égoïste, accompagné de croyances particulières; donc: téléologique.
Dans le bouddhisme, les cinq préceptes sont une partie de l'octuple sentier, qui correspond à la quatrième noble vérité, à savoir : ce qu'il faut faire pour se libérer de la souffrance, pour atteindre un état de bien-être définitif et absolu, le nirvana, le bonheur. On peut donc parler ici d'un eudémonisme égoïste.

Le bouddhisme (et non plus l'éthique bouddhiste) est donc en réalité une éthique fondamentalement téléologique. Je ne serais pas aussi affirmatif en ce qui concerne les religions proches-orientales. En effet, leur pratiquants les plus « sérieux » n'y adhèrent pas par peur de l'enfer ou attrait du paradis, mais bien par amour de Dieu, et désir de se soumettre à des préceptes extérieurs (le concept de Dieu étant un moyen de justifier ces préceptes). Ce seraient donc bien des éthiques fondamentalement déontologiques, et non-égoïstes.

Notez bien que parler d'égoïsme n'a rien de dévalorisant ici. Une telle dévalorisation relèverait de l'altruisme vulgaire. D'ailleurs, l'état d'éveil, le nirvana, se caractérise en pratique par un comportement non-égoïste, où l'on éprouve de la sympathie... Il faut distinguer entre l'égoïsme qui consiste à s'occuper de soi (ce qui me semble souhaitable), et l'égoïsme qui se traduit par un manque de sympathie. La sympathie est une disposition innée, mais pouvant être plus ou moins cultivée, qui nous porte à une action mutuellement bénéfique car elle nous rend malheureux lorsque autrui souffre, et heureux lorsqu'il prend du plaisir. La compassion et l'empathie en font partie; et c'est une forme d'amour.
Les prescriptions bouddhistes (dont l'éthique n'est qu'une partie) renforcent la sympathie. On atteint alors un état qui se caractérise non pas par un plaisir maximum mais par un bonheur maximum (d'où l'expression « eudémonisme égoïste »).

On peut également rapprocher les religions proches-orientales de cette démarche. En effet, la plupart de leurs prescriptions invitent à une attitude sympathique... L'amour est une notion particulièrement importante dans la religion chrétienne, puisque celui-ci y est souvent placé au-dessus de tout le reste. C'est un fait que les religieux éprouvent un véritable bonheur dans leur pratique, lequel se traduit souvent par une contribution au bonheur d'autrui.

Les religions en général amènent donc à un état commun, que je qualifierais de particulièrement sociable.
Bien sûr, je simplifie beaucoup ici, en essayant de m'accrocher à une certaine quintessence. Je suis bien conscient que, par ailleurs, les religions sont entachées de sectarisme, ce qui est plutôt une source de conflits.
Le problème est que cet état d'amour, s'il constitue un bon début, dans la quête philosophique, n'est pas suffisant à l'harmonie sociale et à une détermination complète des prises de décision. D'où l'importance d'une éthique plus élaborée, se situant, en quelque sorte, en aval : « que faire, une fois que l'on a atteint un tel état (ou que l'on s'en est, du moins, suffisamment rapproché) ? »

Et c'est là qu'intervient, à mon humble avis, la nécessité d'un véritable eudémonisme social, et pas simplement de l'altruisme vulgaire. Contrairement à ce que l'on dit souvent, l'amour ne suffit pas ! « Aider autrui », n'est pas une prescription suffisante. Aider qui ? Nous sommes souvent obligés de choisir. Et comment ?
On sait très bien, par ailleurs, que l'altruisme sacrificiel est souvent une source de problèmes relationnels. En quoi, commencer par chercher son propre bonheur me semble vraiment salutaire, en tant que première étape.
Il faut bien avoir conscience de l'écart qu'il y a entre l'eudémonisme social et l'altruisme vulgaire. Il n'est pas question d'aider le premier venu, d'être généreux etc. Si c'est une éthique réaliste, car aboutissant à un comportement cohérent, elle n'en est pas moins radicale et exigeante par rapport à ce qui est ordinairement pratiqué. Il s'agit, par exemple, de ne pas privilégier le bonheur de qui que ce soit, sauf, bien sûr pour des raisons d'efficacité : on va aider ceux qui sont sur notre chemin, pas aux antipodes, par exemple ! Et en particulier, soi-même : commencer par son propre bonheur. C'est en ce sens, le véritable contraire de l'égoïsme, et des racismes en général : il repose sur un amour non limité, non discriminatoire. Contrairement à l'altruisme vulgaire, qui peut limiter la solidarité à un clan, c'est forcément un humanisme.

Un intérêt de l'eudémonisme social est son universalité potentiel: il ne suppose aucune croyance, tout le monde aspire au bonheur, la sympathie est une disposition innée etc.
En outre, c'est une éthique qui se caractérise par un objectif général, permettant de traiter tous les problèmes, tout en étant d'une simplicité « évangélique ». En contrepartie, cela implique un travail sur la rationalité (pour parvenir à un accord sur les moyens)... (d'où la notion d'humanisme rationnel).
À ce titre, il me semble être un moyen d'assurer plus de bonheur et d'harmonie sur cette planète, surtout conjugué au mode d'organisation eudémocratique, qu'il servirait !

Pour des développements plus récents, lire : l'harmonisme rationnel.

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